Le documentaire d'auteur à l'ère numérique

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Le documentaire d’auteur à l’ère numérique

Par Christian Aubry,
Communicateur spécialisé en technologies numériques,
infomestre du Réseau d’informations scientifiques du Québec (RISQ)
 
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Ce document datant du 12 novembre 2003 est couvert par
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TABLE DES MATIÈRES


Avertissement

Ce rapide exposé paraîtra banal aux yeux des observateurs aguerris de l’industrie des médias numériques et des technologies de l’information. Qu’on songe au réalisateur américain Michael Moore, par exemple, qui commercialise ses films et ses livres sur son site web personnel, certains d’entre eux étant dotés de leurs propres noms de domaines. Il propose ainsi de riches contenus qui préparent le public à ses films et livres à venir et l’invitent à consommer ses oeuvres passées.

Faute d’un marché suffisamment grand et dynamique, les cas semblables sont pourtant encore fort rares au Canada et, notamment, au Québec.

Introduction

Né au début du XXème siècle dans la foulée du cinéma, le documentaire d’auteur associe typiquement la démarche du cinéaste à celles du chercheur et du journaliste. Cette « convergence » d’avant la lettre a donné lieu à l’une des productions intellectuelles et artistiques les plus riches et les plus utiles de l’ère des médias de masse.

Malheureusement, cette richesse sociale et culturelle est aujourd’hui doublement menacée :

  • Au plan économique
    Les institutions publiques, parapubliques et privées de financement de production documentaire sont en effet soumises à d’intenses pressions budgétaires qui pénalisent les producteurs et les créateurs.
     
  • Au plan culturel
    La course aux points d’audience à laquelle se livrent les télédiffuseurs afin d’optimiser leurs recettes publicitaires entraîne la dégradation des fenêtres horaires et des formats imposés aux réalisateurs.
    • La contrainte des ’50 minutes’ se traduisait déjà fatalement par l’abandon de portions importantes du tournage.
    • Les tendances contemporaines (clip, zapping, multiplication des chaînes, etc) ainsi que les exigences de rentabilité publicitaire favorisent désormais les montages chocs et les effets superficiels susceptibles de maintenir l’attention d’un public blasé par un bombardement continu d’image que leur virtualité vide d’une bonne part de leur signification.
    • À cet appauvrissement généralisé du regard télévisuel s’ajoute maintenant l’engouement pour les programmes de « télé-réalité », un nouveau genre qui augmente la confusion entre vie réelle et fiction et qui accentue, par le fait même, les pressions délétères exercées sur le documentaire.

Il n’est pas étonnant de constater que les réalisateurs de films documentaires ont, dans ce contexte, de plus en plus de mal à produire des films de qualité et à rendre compte de la réalité comme ils le souhaiteraient. Face à ces difficultés, une réflexion aussi sérieuse que créative s’impose.

Sans remettre en question les voies traditionnelles de production ni prétendre énoncer la panacée universelle, nous proposons ici un vision intégrée qui ouvre de nouvelles voies économiques et culturelle à ce secteur d’activité. Il s’agit en résumé d’ouvrir largement l’oeuvre documentaire aux technologies numériques qui se répandent déjà, à la vitesse de l’éclair, dans tant de domaines.

  • Ce faisant, on ouvrira de nouveaux marchés et de nouvelles sources de financement pour le film documentaire.
  • L’industrie des nouveaux médias numériques bénéficiera, quant à elle, d’un apport de contenus riches, propices à la déclinaison de nombreux produits culturels et à l’interactivité.
  • Quant aux citoyens, aux associations, aux enseignants et aux étudiants, ils y gagneront un accès plus large et plus pertinent au travail des documentaristes, contribuant du même coup, espère-t-on, à en assurer le rayonnement et la pérennité.

La force des technologies numériques

Bien que les technologies et supports multimédia soient encore en émergence, il est assez facile de discerner leurs bénéfices pour le public et pour les producteurs d’oeuvres culturelles.

  • L’industrie cinématographique utilise le DVD et les sites Web de promotion depuis plusieurs années afin de promouvoir et distribuer ses produits, et ce avec succès.
  • Rares sont, aujourd’hui, les journaux et magazines qui n’entretiennent pas une présence active sur le Web &8212; parfois gratuite, parfois payante, parfois les deux. Certaines revues de qualité commercialisent même leurs archives sur CD-ROM ou DVD. (ex : Le Monde diplomatique)
  • Les radios, les universités et les citoyens sont maintenant sur le Web. On commence à assister au déploiement de banques de contenus pédagogiques en ligne. Associations et groupes d’intérêts utilisent la Toile mondiale afin de diffuser leurs messages au plus grand nombre, au meilleur coût et le plus rapidement possible.

Toute cette activité est rendue possible par l’émergence des réseaux dans la vie quotidienne et se prolonge dans divers supports numériques et les divers types d’appareils — de plus en plus simples et de moins en moins coûteux — permettant de les manipuler.

  • Le support DVD offre, au cinéma en particulier, une importante valeur ajoutée car il permet d’inclure des contenus complémentaires (« métacontenus? ») aux films de fiction diffusés en salles : bandes-annonces, reportages de plateau, entrevues, scènes inédites, etc.
  • Malgré la question des copies illégales inhérente à la libre circulation des oeuvres, sur Internet comme ailleurs, le World Wide Web fournit lui aussi à l’industrie cinématographique un puissant vecteur de « marketing viral » et d’interaction privilégiée avec sa clientèle.

Qu’on le veuille ou non, nous assistons à l’émergence progressive d’une civilisation basée sur la profusion de la culture et de l’information, sur sa libre circulation sous forme numérique, soit par le biais des supports physiques (comme le DVD ou la mémoire Flash des e-books, caméras numérique et, PDA), soit par celui des réseaux à large bande.


La puissance du documentaire à l’ère numérique

Les films documentaires jouent un rôle important dans la société. Ils alimentent les prises de conscience humanitaires ou sociales; ils irriguent en profondeur les débats publics sur l’environnement, le développement, la politique, les sciences ou les questions économiques. Or, l’ubiquité géographique et l’interactivité propres aux technologies numériques peuvent accentuer sensiblement ces pouvoirs.

Malgré ses difficultés actuelles, le film documentaire dispose d’atouts importants qui devraient lui permettre de profiter pleinement de l’essor des nouvelles technologies et d’enrichir les industries numériques de sa pertinence sociale et culturelle. Sans le savoir, les producteurs et réalisateurs de films documentaires sont des experts en développement de contenus multimédias. En préparant leurs films, ils génèrent une masse impressionnante d’informations visuelles (séquences de tournages, photos de repérages), sonores (témoignages, entrevues, captations d’ambiance) et textuelles (recherche scénarios, synopsis, correspondances). Seule une infime partie de cette matière est directement utilisée à l’écran. Tout le reste demeure cachée comme l’essentiel d’un iceberg, alors que de nombreux spectateurs, enseignants ou associations éprouveraient probablement un grand intérêt à en prendre connaissance.

Les technologies numériques, ont le pouvoir de libérer l’oeuvre documentaire du carcan télévisuel en permettrant d’offrir à des publics variés des approches, des supports et des formats variés ainsi que des parcours d’exploration ouverts, intuitifs et personnalisables. Au cours des années à venir, il est probable que le « film documentaire » évoluera en « oeuvre documentaire » prise dans un sens plus large, déclinant ses sujets sur plusieurs supports d’information, d’expression et de commercialisation. Aux États-Unis, cette mutation a déjà largement commencé.


La trilogie de l’heure: TV, WWW et DVD

Les expériences internationales déjà réalisées permettent d’esquisser un modèle théorique de production documentaire multimédia que nous allons résumer ici.

La télédiffusion

Au point de départ, on retrouve le savoir-faire traditionnel des artisans du film documentaire et ce canal de diffusion de masse éprouvé qu’est la télévision. Loin d’être l’aboutissement ultime du cycle de vie de l’oeuvre, cependant, la télédiffusion n’est plus qu’un point de départ, une sorte de rampe de lancement médiatique. Parallèlement, d’autres équipes de travail — voire les mêmes, le cas et l’expertise échéant — s’approprient les archives de production et de tournage afin d’élaborer toute une gamme de produits dérivés.

Le site Web

On y présente le film documentaire à l’aide de textes, d’images fixes (photos) et animées (extraits du film compressés), de bandes sonores, etc. Le site Web communique ainsi les éléments fondamentaux du film et contribue à sa notoriété générale ainsi qu’à la vente des produits dérivés.

  • Régulièrement mis à jour par des recherchistes et/ou des journalistes liés à la production, il propose des articles prolongeant le sujet documentaire. Ainsi, l’oeuvre documentaire n’est plus le cliché instantané d’une situation ; elle devient aussi un lieu de référence et d’information permanente.
  • Des forums de discussion peuvent, le cas échéant, être mis à la disposition du public ou de certains groupes ciblés (classes d’étudiants, groupes d’intérêt, associations, etc.). L’oeuvre documentaire devient alors un support de communication interactive avec, par et pour son public.
  • Une boutique en ligne permet à celui-ci de commander le film sous forme de cassette-vidéo ou de DVD. À l’instar des grandes productions hollywoodiennes, il est même possible d’imaginer la commercialisation de produits dérivés marginaux, comme des livres, des affiches, voire des T-shirts, des tasses, des casquettes, ou tout autre objet culturel ou de consommation courante qui serait jugé pertinent en regard du sujet traité. Des accords d’affiliation pourraient notamment être conclus avec des diffuseurs culturels comme Amazon.ca ou Archambault.ca afin de promouvoir la vente de livres ou de musique, et ce afin de dégager, bien entendu, des revenus qui alimentent en retour la construction du site Web.
  • accessoirement, des jeux en ligne, des fonds d’écran à télécharger, etc.

Le DVD

Le DVD est l’aboutissement et le produit final de l’oeuvre documentaire. Il rassemble une somme d’informations multimédia sur l’ensemble de la démarche intellectuelle et artistique :

  • le film télédiffusé en format numérique, voire une version longue dépassant le temps d’antenne habituel de la télévision mais pouvant être projetée en salle ou visionné à domicile ;
  • des séquences intéressantes n’ayant pas trouvé leur place au montage du film ;
  • des photos de tournage en format haute résolution ;
  • des entrevues avec le réalisateur, le producteur et/ou l’équipe de tournage ;
  • des documents annexes : synopsis, articles et biographies de référence, correspondances croquis de repérage, etc. ;
  • accessoirement, des jeux, des fonds d’écran à installer, etc.

le DVD est un support parfait pour enrichir l’oeuvre et lui conférer une plus-value importante au plan éducatif, culturel et social. À terme, sa commercialisation devrait rapporter au producteurs des retombées substantielles en terme de volume et de profits. Commercialisé dans les club-vidéos, par correspondance et par Internet, il créerait par ailleurs de l’activité pour plus de créateurs, d’artisans et d’intermédiaires des circuits de la distribution classique et du commerce électronique.


Conclusion et plan d’action

L’avènement au Québec et au Canada d’un mode de diffusion enrichi par les technologies numériques pour le documentaire d’auteur requiert encore de gros efforts. La disproportion des marchés en présence engendre des inégalités qui accentuent de facto l’emprise des oeuvres documentaires étrangères dans notre paysage cybernétique et multimédia. C’est pourquoi nous croyons que les institutions gouvernementales, sectorielles et financières qui interviennent actuellement dans le support de la création documentaire devraient se saisir sans tarder de cette problématique afin de modéliser des processus de production et de gestion adéquats dans ce domaine.

Les télédiffuseurs devraient aussi s’intéresser à ce dossier puisqu’un amortissement plus large des coûts de la production documentaire devraient théoriquement optimiser, à terme, leur part de financement. Une meilleure valorisation des oeuvres documentaires auprès du public les aiderait probablement à maintenir, voire même à développer leurs programmations dans ce secteur et, ainsi, à mieux remplir leurs obligations culturelles et sociales.

En conclusion, nous proposons le plan d’action suivant :

  1. Promotion et circulation libre du présent document au sein des communautés et des institution concernées ;
  2. Identification de partenaires associatifs, commerciaux et institutionnels à même de s’associer pour étudier ces questions ;
  3. Réalisation diligente d’une étude approfondie à partir d’entrevues avec les acteurs du milieu : producteurs, réalisateurs, diffuseurs, distributeurs, gestionnaires de projets multimédias, équipes de vente, organismes subventionnaires, etc. ;
  4. Dépôt d’un rapport suggérant les actions concrètes à entreprendre.

Parmi les suites imaginables à ce stade, citons :

  • Appel d’offres et production de projets pilotes ;
  • Développement de logiciels de production et de traitement de l’information numérique spécialisés à code source libre ;
  • Élaboration de nouveaux programmes de financement de l’oeuvre documentaire multimédia ;
  • Représentations auprès des circuits de distribution classiques et des clubs vidéo ;
  • Création de programmes de formation professionnelle complémentaires ;
  • Création d’un centre d’expertise et/ou d’un réseau de ressources spécialisés.

©  Christian Aubry   Montréal,
      le 12 novembre 2003
  Creative Commons License

2 commentaires sur “Le documentaire d'auteur à l'ère numérique
  1. Savadogo Sayouba dit :

    Je le trouve fantastique et je note que je travaille sur un sujet pareil. Si vous me le permettez, je reviendrai à vous pour de plus amples information. Bonne réception

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