TheftSourcing : Quand La Presse pirate Radio-Canada… sans le savoir ?

Tout va très vite, dans les médias, et encore plus depuis qu’ils battent au rythme des médias sociaux. C’est ainsi que l’on retrouvait ce matin, sur le site du quotidien montréalais La Presse, une photo de la terrible tragédie du Lac Mégantic initialement diffusée hier par Radio-Canada mais attribuée à… un twitteur belge ! Le journal semble avoir acquis un droit de publication pseudo-légal auprès de CrowdMedia, une agence montréalaise commercialisant des médias dit « citoyens ». Imbroglio.

6 juillet, 07h09

7h09 @rc_estrie sur TwitterRadio-Canada Estrie diffuse sur Twitter la photo d’une boule de feu embrasant en pleine nuit le ciel de Lac-Mégantic. Sans se donner la peine de vérifier à la source, on suppose a priori que l’entreprise possède tous les droits sur cette image ou qu’elle les a acquis légalement, avec ou sans contrepartie financière, de son auteur direct. Une cinquantaine de personnes et plusieurs médias rediffusent la photo en republiant son URL d’origine, donc sans la dissocier de son contexte éditorial et légal.

6 juillet, 08h05

8h05 @MathLOFF sur TwitterMathLOFF, un micro-essayiste (sic) belge, télécharge la photo sur son ordinateur et la republie sur Twitter*, mais cette fois en la dissociant de son contexte. Si l’on est bien naïf (car Lac-Mégantic n’est quand même pas dans la banlieue de Namur !), on pourrait croire que c’est lui qui en est l’auteur. En tout cas, c’est lui qui brise le premier la chaîne de traçabilité médiatique.

6 juillet, 08h09

8h09 - @martinroldan sur TwitterMartin Roldan, PDG de CrowdMedia, répond immédiatement à MathLOFF en lui proposant d’offrir sa photo aux médias. Il joint à son tweet une URL permettant d’accorder, d’un simple clic, les droits de publication sur l’image moyennant une rémunération de 50%. Cela implique toutefois que l’auteur présumé confirme que c’est bien lui qui a pris la photo.

CrowdMedia  - Photo 2.0

6 juillet, 08h10

8h09 - @martinroldan sur TwitterUne minute plus tard, la transaction est conclue et la photo apparaît dans la galerie d’images** de Crowdmedia. Pour en obtenir «légalement» les droits de publication, il suffit de débourser 17 dollars US — soit 20 «crédits» à 0,84 US$.

En une minute, l’agence montréalaise n’a bien entendu pas eu le temps (ni voulu le prendre) de vérifier dans quelles circonstances un internaute de Namur, en Belgique, très occupé à commenter le Tour de France, aurait pris une photo, ce matin-là, à 5000 km de chez lui.

6 juillet, 10h54

10h54 - @RadioCanada_InfoLe service de l’information de Radio-Canada reprend la photo de son antenne régionale sur son compte Twitter et en attribue cette fois le crédit à un certain Antoine Dostie, qui pourrait bien être cet étudiant de la région de Sherbrooke* dont l’entreprise familiale est établie à Lac-Mégantic.
*NB: je tente actuellement de le joindre pour en avoir confirmation.

7 juillet, 10h

7 juillet - LaPresse.caCe matin, je prends mon café en parcourant les nouvelles de La Presse lorsque je tombe sur cette photo de la tragédie***. Sa publication n’est pas datée, mais elle est signée «MathLOFF via CrowdMedia».  Je me lève, m’habille, siffle Milou et entame l’enquête…

Conclusions

Ouf ! Je n’ai de leçon à donner à personne et je respecte profondément le journalisme, les médias sociaux et les initiatives de crowdsourcing. Adepte convaincu des licences Creative Commons et des logiciels libres, j’ai cependant toujours détesté le vol de contenu et le plagiat sous toutes ses formes. Je crois donc que:

  • Pour que le partage et le «remix» de l’information numérique se développe harmonieusement, il est indispensable de respecter les auteurs des contenus originaux en les citant, si possible avec un lien direct vers la source. Cela permet de ne pas perdre la trace de l’auteur et d’être en mesure, si on le désire, de vérifier l’information à la source ou de s’entendre avec lui sur les termes d’une publication dite « commerciale ».
  • Ceci étant, je me demande pourquoi MathLOFF ne s’est pas contenté de relayer le lien photo original de Radio-Canada Estrie. Quelle était son intention lorsqu’il a sciemment téléchargé et republié la photo à son compte, brisant la chaîne de traçabilité? Et comment justifie-t-il le fait d’avoir accordé, en moins d’une minute, un droit d’auteur qui n’était pas le sien au prix d’un mensonge et contre une rémunération financière, aussi négligeable soit-elle ? Mise à jour – Lisez ses explications plus bas.
  • Sachant que Martin Roldan vit et travaille à Montréal, qu’il était ce matin-là à l’affût de toutes les publications liées à la catastrophe de Lac-Mégantic, je me demande quel malheureux hasard lui aurait fait rater la publication originale de Radio-Canada et ses nombreux RT. Mise à jour – Lisez également ses explications plus bas.
  • Ayant assez d’estime pour les éditeurs de La Presse pour ne pas les prendre pour des enfants de choeur, je me demande s’ils ont omis de faire le rapprochement avec la photo de Radio-Canada par ignorance coupable ou en connaissance de cause. Ce n’est pas parce qu’ils ne publient quasiment jamais de photos de presse sur leur compte Twitter qu’ils ne savent pas comment l’écosystème des nouveaux médias fonctionne.

Bottom line – Quand vous partagez sur Internet un contenu dont vous n’êtes pas l’auteur, assurez-vous de pointer vers le contenu original à chaque fois que c’est possible ou, à défaut, citez sa provenance de la façon la plus claire possible. Cela évitera ce genre de dérapage.

Et vous, qu’en pensez-vous ?

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8 commentaires sur “TheftSourcing : Quand La Presse pirate Radio-Canada… sans le savoir ?
  1. MathLOFF dit :

    Bonjour à tous et à toutes.

    Tout d’abord je tiens à présenter mes plus profondes pensées pour les victimes de ce tragique accident.

    Il est vrai que j’ai repris une photo, trouvée ci et là sur la toile.
    Ensuite le site CrowdMedia me la demande. J’ai voulu tester jusqu’où pouvait aller un cliché repris sans source, sans légende, sans droit d’auteur.

    Même si la somme est négligeable, en aucun cas mon but était de m’enrichir.

    En quelques cliques je viens de démontrer comment certains journalistes utilisent des plates-formes uniquement basées sur la confiance des utilisateurs.

    Un journalisme qui utilise des sources sur le web ne doit-il pas vérifier, regrouper, et certifier son travail ?

    Je constate de plus en plus que sur les réseaux-sociaux, les droits d’auteurs sont bafoués. Que ladite « Presse » fait son boulot de plus en plus derrière son écran d’ordinateur pendant qu’une minorité s’attarde à faire de la vraie investigation.

    En journalisme, il existe une règle de moins en moins respectée « Who did what, where and when, and why ? »

    Comment un journaliste professionnel ne prend-il pas le temps de vérifier au moins l’auteur du contenu qu’il diffuse ? Surtout quand l’internaute est visible ainsi que sa localisation comme c’était le cas ici.

    Je ne pensais pas que l’activation d’un compte sur le site de regroupement de photos enverrait mon pseudo de l’autre coté de la planète. Ni que d’aucun reprendrait celui-ci pour en faire un article alors que le contenu diffusé existait bel et bien depuis de longues minutes sur la toile. Je ne pouvais donc pas en être l’auteur. Cela me semblait évident. Apparemment pas pour tout le monde.

    Une « bête » confirmation sur un site dont j’ignorais encore l’existence quand je me suis levé ce matin là a prouvé que certains médias vont trop loin, trop vite, trop imprécisément dans leur publication.

    Même si ma manière n’a pas été la plus « honnête », je ne voulais en aucun cas choquer mais démontrer l’importance de la prudence dans le monde virtuel qui nous entoure et que j’apprécie comme beaucoup qui liront ces lignes.

    Je m’adresse plus particulièrement à vous, journalistes: faites votre de boulot avec le cadre et les règles qui en découlent. Et surtout avant de publier INVESTIGUER !

    J’espère avoir apporté une explication à cet imbroglio dans lequel je n’aurais jamais pensé me retrouver.

    Je souhaite bon courage à tous ceux qui ont été touché par la catastrophe.

    Bien à vous,

    @MathLOFF

    • Remy dit :

      Pour ma part, je trouve dommage que MathLOFF ait voulu prouver sa théorie à l’occasion d’une catastrophe telle que celle-ci. Bien sûr que ce genre de cafouillage existe. Pour avoir été impliqué dans un cas similaire (lire ici : http://hespel.fr/?p=241 ), je peux vous dire que dans l’urgence de la situation, les journalistes font le maximum pour éviter les bourdes. Mais à l’heure du numérique, ils ne peuvent tout simplement pas être partout.

      @MathLOFF Toujours de mon point de vue, vous êtes plus en cause que Crowdmedia. Il s’agit là d’un abus de confiance, qui aidera certes peut-être à faire évoluer les techniques journalistiques 2.0 mais… La manoeuvre n’en était pas moins maladroite.

    • Sofia dit :

      Dans ce cas, bravo, vous avez prouvé votre théorie. Maintenant, donnez tous les profits à cette tragédie.

      • Malheureusement, à raison de ±8 US$ par vente média, MathLOFF ne risquait pas de faire de très gros profits et je ne pense sincèrement pas que c’était le véritable déclencheur de son geste.

        Ceci dit, vous avez raison d’attirer l’attention de tout le monde sur l’opération de don en cours, notamment sur le site de la Croix-Rouge. Voici un lien toujours valide sur le site de La Presse 🙂

        Par ailleurs, vous ouvrez la porte à une réflexion sur la motivation des « journalistes citoyens » d’un jour qui se retrouvent par hasard au cœur de l’actualité. Donnent-ils leurs photos aux médias pour l’argent? Même si l’opportunité est tentante, je ne crois pas, là encore, que ce soit le principal déclencheur. La plupart le font, je crois, par devoir doublé d’un désir de gratification sociale. Oui ou non ?

  2. Martin Roldan dit :

    Bonjour,

    Je suis président de CrowdMedia, qui est une nouvelle startup montréalaise visant à permettre aux médias de publier légalement les photos prises par les gens lorsque des événements surviennent.

    En effet, samedi matin, 2 photos sont entrées dans notre système par une personne qui a spécifié en être propriétaire alors que ce n’était pas le cas.

    Quelques médias québécois, qui nous encouragent dans le développement de notre plateforme, les ont malencontreusement utilisées en croyant qu’elles provenaient de cette personne.

    Il n’existe aucun moyen totalement certain présentement de vérifier à 100% la provenance d’une photo en temps réel. Notre plateforme vise à régler en partie ce problème, mais cela nous prendra du temps.

    Nous avons eu des doutes durant la journée de samedi sur l’authenticité du pseudo-propriétaire des images. Le fait qu’il soit belge selon son profil Twitter était un indice, mais il aurait bien pu être à Lac Mégantic cette nuit précise. J’ai tenté de le rejoindre et nous avons tout de suite avisé nos partenaires. Il était toutefois trop tard puisque les 2 photos avaient été publiées. Elles sont restées très peu de temps toutefois et ont été rapidement retirées.

    C’est la première fois de notre très courte histoire que cela survient. Je suis très déçu par la situation et on a déjà commencé à mettre en place des procédures pour détecter ce type de fraude.

    J’en profite pour m’excuser aux photographes et médias dont les photos ont été volées par l’utilisateur en question.

    Nous croyons que les photographies d’événements prises par les gens offrent un point de vue unique qui doit être représenté par les médias. Nous remettons 50% des profits aux photographes amateurs qui soumettent leurs photos après qu’ils aient spécifié être propriétaires des droits. Ce que nous mettons en place n’existe nulle part et nous croyons, en tant qu’entreprise québécoise, être capables de révolutionner la photo d’actualité pour le mieux.

    Vous pouvez me rejoindre à martin@crowdmedia.co ou par téléphone au 514.743.6801 en tout temps.

    • Alexandre dit :

      Merci de prendre au sérieux la situation. Je crois que rien n’arrive pour rien dans la vie et que ceci est un excellent test pour votre future entreprise, surtout à une époque où les gens aiment s’approprier du contenu et le repartager (La majorité du temps, sans vouloir faire de tort).

      Je vous souhaite bon succès et bon courage dans la tempête.

  3. Bonsoir, MathLOFF. Tout d’abord, merci pour ce commentaire qui alimente un sujet assez passionnant en soi, bien que le contexte événementiel dans lequel il s’inscrit (merci de le souligner) soit effectivement extrêmement tragique et douloureux.

    MathLOFF, je n’aurai pas la prétention de juger vos intentions. Vous avez cependant raison de souligner que le travail des médias est rendu plus difficile en ces temps de rapidité extrême et de transparence. Reste que, comme toute entreprise humaine, le journalisme est une oeuvre collective. On peut admettre comme hypothèse que le chef de pupitre qui a pris la décision de publier la photo venait de la découvrir chez CrowdMedia, qui était pour lui une source identifiable et responsable. CrowdMedia a simplement eu tort de vous faire confiance, dans la mesure où vous n’êtes ni l’un ni l’autre, et c’est là une grave lacune de son système qu’il lui faudra corriger.

    Vous conviendrez avec moi, en effet, que votre pseudonyme ne vous rend pas très « identifiable » et que vous ne vous êtes pas comporté dans cette affaire de façon très « responsable », aux sens légal et moral du terme. Comme je le souligne plus haut, à mes yeux, le simple fait de télécharger et renvoyer dans votre propre compte Twitter cette photo sans créditer la source est un acte moralement critiquable. C’est un vol numérique pur et simple qui, de plus, brise la chaîne de traçabilité de l’information.

    Ceci dit, tout le monde peut se tromper dans la vie et je ne suis pas en mesure d’affirmer hors de tout doute que j’ai raison. J’espère néanmoins que vous réfléchirez profondément et honnêtement à tout ça et je serai très touché si c’était, au final, votre conclusion. 🙂

    PS: je m’aperçois à l’instant que vous avez supprimé votre tweet illégitime. Dans un sens, c’est bien, et dans un autre, c’est mal. Heureusement, mes captures d’écran ne disparaitront pas.

  4. Bonsoir Martin. Merci également pour votre commentaire. Tout d’abord, je trouve le projet de CrowdMedia passionnant et je vous souhaite la meilleure des chances dans sa réalisation. J’espère que cet incident ne lui portera pas ombrage mais, au contraire, vous incitera à corriger ce « bogue » de jeunesse rapidement, comme vous nous l’annoncez plus haut.

    Si vous souhaitez vous inscrire comme intermédiaire entre la presse « professionnelle » et les « capteurs citoyens », vous savez très bien que vous devez effectuer vous-même un travail minimum de vérification et de traçabilité que vos clients ne feront probablement pas, sans quoi ce genre d’incident risque de se répéter. Et ce ne sont pas des conditions d’utilisation tout aussi scandaleusement irresponsables que celles que l’on retrouve malheureusement partout sur Internet, de nos jours, qui vous protègeront à long terme des dommages irréparables qu’ils causeront à votre réputation.

    Ceci dit, soyons positifs et cherchons des solutions.

    • Avez-vous pensé à demander à vos « collaborateurs » improvisés de télécharger sur vos serveurs le fichier original, celui non retouché créé par le téléphone ou l’appareil photo? Vous y trouveriez des métadonnées EXIF qui n’existent pas dans les copies diffusées sur Twitter ou Facebook.
    • Vous pourriez en outre leur faire remplir un court questionnaire indiquant l’heure de prise de la photo, l’appareil utilisé, le lieu précis, sa géolocalisation sur une carte et d’autres renseignements pertinents que vous pourriez croiser avec les données EXIF, le cas échéant, afin d’effectuer une validation d’authenticité minimale.

    Cela devrait suffire à préciser vos doutes ou, au contraire, à consolider des éléments de preuve permettant de les minimiser. Au cas où les conditions de validation optimale ne soient pas réunies, vous pourriez procéder à une validation manuelle plus rigoureuse. Au final, vous pourriez quand même décider de diffuser un fichier douteux, mais en lui associant un niveau de fiabilité minimal (genre une * sur 5) et en précisant aux clients les éléments qui mettent en cause sa crédibilité. Vous seriez alors irréprochable.

    Ami Calmant,

    C.A.

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